Face à des réglementations strictes de décarbonation, les constructeurs automobiles réorientent leurs investissements, influençant le marché et les attentes des consommateurs. Si l’électrification est incontournable, décarboniser le secteur exige une transformation totale de la chaîne de valeur. En amont, les TIER 2 & 3 réduisent les émissions liées à l’extraction des terres rares et optimisent le transport des matières premières. L’éco-conception et, en aval, le recyclage sont privilégiés. L’amélioration des processus et l’intégration de technologies basées sur les données deviennent des leviers essentiels de cette transformation stratégique.

Une législation qui rythme l’électrification du parc

Pour décarboner l’industrie automobile, la réglementation CAFE (Corporate Average Fuel Economy) prévoit en 2025 un nouveau recul du seuil des émissions de CO₂ acceptées pour un véhicule neuf vendu (de 95 g/km à 81 g/km, avec l’objectif d’atteindre 50 g/km d’ici à 2030), et le package « Fit for 55 » du Conseil de l’Union européenne ajoute à cette cible l’interdiction des moteurs thermiques dès 2035. Autre innovation clé, le règlement européen sur les batteries (COM/2020/798) instaure un cadre réglementaire strict avec la mise en place dès 2027 du Passeport Batterie, un dispositif numérique qui impose aux acteurs industriels de fournir une carte d’identité détaillant le cycle de vie (fabrication, assemblage, procédés chimiques utilisés, etc.) de chaque batterie mise sur le marché. En renforçant la traçabilité de la chaîne de valeur, cette initiative constitue la pierre angulaire du suivi de la décarbonation des véhicules électriques et hybrides.  Ces contraintes significatives bouleversent les stratégies de développement des acteurs de l’industrie automobile.  

Pour se conformer aux exigences réglementaires croissantes, les constructeurs automobiles se tournent vers des véhicules de nouvelle génération. Si les voitures électriques et hybrides, ainsi que les moteurs à haute performance énergétique, sont en première ligne de cette stratégie, de nombreux acteurs tels que Volvo, Toyota ou Renault challenge la solution du « tout électrique » au profit d’une hybridation renforcée de leurs gammes. En effet, l’électrification seule ne garantit pas une mobilité plus durable si la production et la gestion des batteries demeurent à forte empreinte environnementale. Cela souligne la nécessité d’une approche holistique intégrant des technologies diversifiées et une optimisation de l’ensemble de la chaîne de valeur.

Repenser la chaîne de valeur des batteries

De l’importation des matières premières au transport des produits finis, c’est donc l’ensemble de la chaîne de valeur qui doit être repensée sous l’angle de la décarbonation. Avec un enjeu majeur lié aux batteries, dont la production représente plus du tiers de l’empreinte carbone d’un véhicule électrique. La solution passe par le recyclage, qui permet une réduction de l’ordre de 70 % des émissions de CO2 générées lors de la fabrication, notamment via la réutilisation de matières premières (lithium, cobalt, nickel…). Celle-ci atténue également le risque de pollution des sols et des eaux. En outre, la possible utilisation des batteries au lithium-ion et nickel-métalhydrure comme pièces automobiles ou comme unités de stockage d’énergie favorise le développement du remanufacturing.

La dynamique de la filière recyclage est encore renforcée par le décret relatif à la gestion des véhicules hors d’usage[1], qui étend la responsabilité des constructeurs automobiles, par la Directive sur les véhicules hors d’usage[2] qui instaure un arsenal réglementaire couvrant l’ensemble du cycle de vie. Les investissements dédiés au recyclage des batteries ne sont donc plus une option, comme l’attestent de nombreux partenariats récemment noués (Volvo x CATL, Volkswagen x Ecobat…).

Parallèlement, les technologies de production des batteries évoluent à grands pas, à l’instar des cathodes en nickel-manganèse-cobalt, nickel-cobalt-aluminium et lithium-fer-phosphate, qui ont aujourd’hui les faveurs de l’industrie. D’autres initiatives prometteuses, comme les batteries au sodium-ion et les batteries à état solide, devraient également rebattre les cartes du marché. Outre l’amélioration de l’efficacité énergétique, ces technologies contribuent à réduire la dépendance à des ressources critiques dont l’approvisionnement peut s’avérer complexe[3].

Toutefois, la relative dépendance du Vieux Continent aux importations de terres rares d’Asie affecte la chaîne d’approvisionnement des constructeurs européens, dont la précarité est renforcée par les tensions géopolitiques à l’œuvre. Une réflexion stratégique globale s’impose pour favoriser la diversification des sources d’approvisionnement et renforcer la résilience de la filière. Parmi les principales options envisagées, la relocalisation ou la régionalisation de certaines activités occupent le devant de la scène.

Vers de nouveaux modèles économiques

L’évolution des technologies de motorisation progresse de pair avec celle des services de mobilité attendus par les consommateurs, entraînant une montée en gamme généralisée chez tous les constructeurs. Cette dynamique, combinée à l’augmentation du coût global des véhicules et à la volonté des conducteurs de modifier leurs habitudes de consommation, transforme le paradigme des modèles économiques des marques. En témoignent la généralisation progressive du Vehicle-as-a-Service (VaaS) ou encore la mise à disposition de services additionnels dans le véhicule. Ces modèles économiques disruptifs ne se concentrent plus seulement sur l’acquisition, mais sur le coût total de possession (TCO) et le coût total d’utilisation (TCU) du véhicule.

Autant de changements qui imposent une profonde refonte du secteur automobile. Pour les OEM, l’électrification des voitures thermiques par l’intégration d’un moteur électrique et d’une batterie (rétrofit) devient une priorité industrielle, car cette pratique permet de préserver la valeur résiduelle des véhicules tout en favorisant un cycle vertueux des matériaux.

Le déploiement à grande échelle de ces modèles économiques nécessite une transformation des processus industriels, incluant l’intégration de mises à niveau technologiques et une personnalisation continue des véhicules pour assurer leur attractivité sur le long terme. Des évolutions incontournables pour que l’industrie automobile puisse répondre aux enjeux économiques et aux nouvelles attentes des consommateurs en matière de mobilité.


[1] Décret n° 2022-1495 du 24 novembre 2022 relatif à la gestion des véhicules hors d’usage et à la responsabilité élargie des producteurs de voitures particulières, de camionnettes, de véhicules à moteur à deux ou trois roues et quadricycles à moteur.

[2] End-of-life vehicles Regulation adoptee par l’Union européenne.

[3] À titre d’exemple, la Chine contrôle presque 80 % des métaux critiques comme le cobalt, le lithium et le graphite.